MERCREDI matin : 120 valises
Sur l'écran, avait succédé à la tête de Boring Glair Premier Ministre de Grande Bretagne le visage débile du Président des Etats-Unis d'Amérique, George DoobleYou No. Enfin ce fut au tour de Boris Nicolaïevitch Poutsine de parler. Alexandre Vassilievitch Bébed attrapa le samovar familial sur la commode Louis XV. Le samovar fit une envolée digne d'un concerto de Khatchatourian. Il termina sa course dans le tube cathodique. La tête de Boris Nicolaïevitch Poutsine explosa. Il n'y eut plus dans la pièce qu'une épaisse fumée noire suffocante. Le général se précipita jusqu'au frigidaire. Il se servit un double bourbon qu'il avala d'un seul mouvement de gorge. Alors Alexandre Vassilievitch Bébed laissa exploser sa colère. Il hurla notamment nombre de mots indignes qui avaient tous pour particularité de douter de la bonne moralité de la maman du président Boris Poutsine. Bébed avait la rage. La rage noire. Plus noire encore que les abysses du lac Baïkal les soirs d'avril. Le monde avait osé se gausser de ses déclarations. La dernière gausserie en date, celle du premier ministre anglais était la plus terrible. Selon ce brave Boring Glair, « les bombes atomiques de Bébed avaient autant de consistance que les seins d'une jeune drag queen ». Bébed se resservit un bourbon pour faire passer l'insulte. Il faillit s'étouffer tant la colère lui démangeait la gorge. Voilà maintenant qu'il récitait des vers d'une voix monocorde, presque démente : « Oh monde incrédule ! Oh terre exécrable qui dresse des couronnes à la calomnie tandis que le chancre galopant de la vérité se taille en silence sa part d'horreur. »
Son âme était plus tourmentée que celle du général Kouropatkine après la bataille de Moukden. Bébed suffoquait de hargne. Il aurait voulu décapiter tous ces puissants incrédules d'un seul mouvement de chachka. Il était donc le seul à savoir que la terre était en danger de mort. Le seul à savoir... le seul... et pas une foutue preuve. Il ne savait pas où les bombes s'étaient égarées. Croyez bien que s'il avait eu un début de commencement d'idée, il aurait prit plaisir à mettre le nez dans la merde de tous ces mécréants. Mais Bébed n'avait pas d'idée, Bébed était seul, Bébed était désespéré, Bébed était perdu. Son honneur avait été bafoué. Il n'avait plus qu'à finir sa vie triste, clochard et alcoolique. Cela, il saurait faire au moins. Il se laissa happer par la résistance molle de son fauteuil en moleskine, cadeau et souvenir de feu la pasionaria Anastasia Fedorevna Denikine, sa mère. Il bu plusieurs verres de bourbon Jack 'Daniel's avant que l'idée ne s'impose à lui. Elle était à la fois si séduisante et si terrifiante... En aurait-il seulement le courage ? Il n'était plus en mesure de réfléchir, tremblant, fébrile, il sortit de son holster le revolver Random VIS 35. Il posa le froid canon du métal contre son front bombé, il porta à ses lèvres un verre de bourbon, murmura « Na zdarovia,Tovarich »... ensuite il avala d'un mouvement violent le breuvage, émit un terrible soupir et s'apprêta à presser sur la détente...
La sonnerie du téléphone le fit tressaillir aussi sûrement qu'un lièvre de Sibérie sur lequel aurait fondu le harfang des neiges. Le VIS 35 cracha une balle mauvaise et polonaise qui éborgna le portrait de son oncle le colonel Arpad Gregorievitch Bébed qui en avait pourtant vu d'autre à Katyn en 1940. " Allo " fit Bébed avec une voix tremblante d'émotion, aussi
tremblante qu'un coupable dans les mains du NKVD.
- Alexandre Vassilievitch Bébed ?
- Lui même.
- Bonjour Alexandre Vassilievitch, je suis Sergueï Ilanevitch Prokofiev, mon nom ne te dis sans doute rien, je suis receveur aux colis et paquets à la Poste Centrale de Saint-Pétersbourg.
- Je t'écoute Sergueï Ilanevitch, mais parle le vite, je ne dispose plus de tout mon temps.
- C'est que... voilà camarade Bébed, nous avons reçu pour toi une grosse quantité de colis, et il faudrait que tu passes pour signer le reçu.
- Impossible Sergueï !
- Impossible ?! Mais camarade pourquoi donc ?
- Tout simplement Segueï Ilanevitch, parce que je n'attendais rien.
- Ecoute moi, Alexandre Vassilievitch, j'ai ici 120 foutus cartons qui engorgent le service des colis et paquets de la poste de Saint-Pétersboug, et ces colis ont été expédiés de Géorgie par un certain Joss Elfchtaline à destination de, je cite « général Alexandre Vassilievitch Bébed ». Tu es bien le général Bébed ?
- Oui.
- Alors il faut que tu viennes signer le reçu et reprendre tes valises.
- Mais Sergueï Ilanevitch puisque je te dis, que je n'attendais rien. Et puis ce gars là, ce Joss Elfchtaline, je n'en ai même jamais entendu parler.
- Moi général, la seule chose qui m'importe, c'est que tu viennes signer le reçu et que tu reprennes tes 120 foutues valises Louis Vuitton.
- Tu... tu ne m'avais pas dit qu'il s'agissait de valises Louis.... Louis Vuitton ?!? Tu es sûr ? (Et dans sa tête il pensa : "Sainte Mère Russie", serait-ce possible...)
- Oui camarade.
- Alors ne bouge pas Sergueï Ilanevitch, j'arrive tout de suite... surtout ne bouge pas... Alexandre raccrocha. Il se couvrit la tête d'une chapka en vison d'élevage, replaça le VIS 35 dans son holster, ceintura son blouson en daim au niveau de la taille puis il enfila ses longues bottines en cuir de chinchilla. Il se sentait l'âme d'un grand guerrier. Par on en sait quel coup du destin, les bombes atomiques perdues allait bientôt être entre ses mains. Et elles étaient cachées dans des sacs Louis Vuitton. Alexandre Vassilievtich n'avait donc pas donné à la journaliste le nom de cette marque au hasard, il en avait eu la prescience, comme en son temps le moine fou avait eu la vision de sa propre mort. Avant de sortir il pensa à Grigori Raspoutine...
A suivre...
Photo : (un des rares clichés du général Bébed (jeune et sans doute bourré) dont on dispose. On remarque dans ces mains le colt 45 qu'il possédait avant son Random Vis 35.
Texte : Le Coati