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Six heures du mat chez toi... Un jour comme les autres. Ailleurs dans cette ville, quelqu'un pense toujours à toi, la peur au ventre. C'est vrai qu'on pourrait bien t'oublier dans cette bluette. Parce que les projos, c'est pas trop ton truc. Toi, t'aimes le travail en finesse : le silence des ergs. Un Simoun caressant. La douceur des contes. Une fadeur Bambara. Toi tu apprécies le bel ouvrage ; celui des tordus qui n'a de tortueux que les tortures occasionnées. <o:p />
Une résurgence d'Afrique ? Une torpeur de spadassins ? l'adieu aux ordres ? Qu'en sais-le Black Féla, Hell's Angel de pacotille, que tu te dis à la troisième personne ? Et qu'importe !<o:p>
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Ne demeure que des questions sans réponses. Une semaine que tu t'escrimes à relire ce foutu dossier. Vingt fois que tu retournes les photos dans tous les sens. Pas d'erreurs. Ton chargé d'affaire est bel et bien ravagé. A la section Bon Dieu de malade mental, il terminerait major de promo.
Mais un boulot est un boulot. Le client est roi. Même s'il a des lubies pas comme les autres, tu dois finir comme il a dit. Rien de pire dans le métier qu'un truc qu'on ferait qu'à moitié, comme un scribouillard qui renoncerait à donner le nom de l'assassin à ses lecteurs. Y aurait là quelque perversion pas
déontologique. Et toi, t'es un type déontologique. Question d'amour du métier.
Question d'amour propre... de sentiment !<o:p />
Admet juste qu'il faut se concentrer sur les préparatifs. D'abord, bien sûr, vérifier le matériel. Ensuite se trouver un animal totem, un symbole identifiable. Un nom qui sonne bien et qui te donne le courage d'en découdre. Enfin, peaufiner la phase d'approche. Tu as déjà fait un joli travail d'observation, cette semaine.
Donc tu sais désormais que la cible n'a pas des horaires très réguliers. Elle se lève tard. Elle ne sort pas tous les jours. Elle doit prendre des somnifères, peut-être même des antidépresseurs. Ceci expliquerait cela. C'est une
victime mouvante. Comme les sables de l'erg Iguidi dans ta terre Mauritanie.
C'est aussi une victime casanière. Sa zone d'influence se limite essentiellement au rectangle des Batignolles. Enfin, c'est une victime accoutumée. Presque chaque soir, vers 19 h 30, elle s'arrête pour boire plusieurs verres au Bistrot des Dames, dans <st1:personname w:st="on" productid="la Rue">la Rue</st1:personname> du même nom. Elle reste là quelques heures souvent jusqu'à onze heures, minuit.
Maigre. Mais en se concentrant sur la sortie du bistrot, ça devrait coller. <o:p />
Maintenant, il ne reste plus qu'à choisir un jour de mise à mort. Aujourd'hui, on est le vendredi 21 juin. Le soir du solstice d'été. Tu as compté mentalement : 21, 22, 23... 10, 11, 12, 12. Tu t'es arrêté à ce chiffre 12. Ensuite, tu as compté le nombre de jours entre le 21 et le 12. À l'addition, cela faisait 22.
Voilà, c'était simple, la cible n'avait plus que 22 jours à vivre. Jusqu'au vendredi 12 juillet. Juste avant que le soleil ne se couche. La cible ne verrait pas le feu d'artifice du 14 juillet.<o:p />
Tu t'es dirigé vers le fond de la pièce. A la télé, sur la cinq, il y a un docu sur la reine de Saba, mais inutile d'essayer y capter quelque chose, puisque tu
as coupé le son. Sur la droite, il y a la commode en pin. Une commode noire, Ikéa, pas belle, juste fonctionnelle. Tu as ouvert le second tiroir et tu en as extirpé une mallette noire, de <st1:metricconverter w:st="on" productid="80 cm">80 cm</st1:metricconverter> de long pour 50 d'épaisseurs. Tu as fait jouer tes doigts sur la sécurité. La mallette s'est ouvert sur un écrin en mousse dure : deux revolver. Un automatique. Une petite carabine en kit. Et un poignard Kobun.<o:p />
Tu as sorti le poignard de sa place et tu t'es scarifié trois fois sur chaque joue. Six entailles profondes. Puis, le visage ensanglanté, tu t'es précipité vers la salle de bain pour te laver à l'eau claire. Ensuite, tu as posé sur tes joues une pommade cicatrisante à base de camphre.<o:p />
Il n'y avait rien dans l'acte de sacrificiel. Rien des escarres de certaines tribus du Tchad ou du Soudan. Pas une once de fétichisme. Tu avais juste envie
de savoir quels effets tu ressentirais avec ton propre sang sur le visage. <o:p />
Et qu'est-ce que tu peux en dire maintenant ?<o:p />
D'abord que c'est bon et chaud comme du lait maternel. Mais aussi qu'il faut toujours être un peu fou pour s'auto mutiler. Fou, comme quelqu'un qui s'apprête à commettre un meurtre commandité. Un meurtre prémédité. Un meurtre de sang-froid. Sang... froid, les mots se sont disjoints dans ta cervelle. Sang/ froid, ça t'a fait songer à un animal
totem. Un reptile bien sûr. Un serpent de préférence. Tu as pensé à ce serpent que vous aviez capturé puis mis dans un sac. Le sac posé sur la tête d'un
prêtre Hutu, un modéré. C'était un jour de 1995, quelque part au milieu de ce que l'Occident tardivement horrifié appelait le pays des Milles Collines. Ce serpent, c'était un Boomslang. Il est rarement dangereux pour l'homme car c'est
un ophidien opisthoglyphe, c'est-à-dire que ses glandes à venin sont situées à l'arrière de la bouche. Généralement, les ospithoglyphes ne sont pas venimeux et quand ils le sont, peu nocifs. En effet, ils ne peuvent injecter qu'une très faible quantité de venin par morsure. Le Boomslang est une exception. Même en petite quantité, sa morsure est plus violente et plus venimeuse que celle du Mamba. Bon mais sauf à aller le chercher jusque dans sa tanière, l'homme n'a pas à le redouter. A moins qu'il n'ait été préalablement capturé et mis dans un sac : si tu avais bonne mémoire, le prêtre avait tenu un quart d'heure avant d'expirer dans un râle qui n'avait rien de rassurant.<o:p />
Oui,
Boomslang, c'était un bien joli nom d'animal totem. Un seul défaut peut être ce Boomslang. Cette faculté tout ophidienne à dévorer ces semblables. Tu t'es
demandé si du point de vu de la survie de l'espèce, le cannibalisme n'était pas une hérésie. Peut-être mais les Hutus, les Tutsis et les occidentaux en général ne se sont jamais arrêtés sur ce paradoxe. <o:p />
Et puis, qu'importe...<o:p />
Féla le Boomslang. Le nom claquait comme le tonnerre d'été. Le son mêlé du craquement de la poudre et d'un corps qui s'effondre : Boum ! Slang !<o:p />
Boomslang... Oui, ça collait assez bien !
Texte : Wlad Coati et CD / Photo : Le Coati
Ce texte comme celui qui le précède (la métaphore du bousier) et les suivant sont volontairement placés dans un ordre qui défie toute logique... Ce qui n'est pas le cas à l'origine...
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