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Une étrange crise de fou rire


Ce nouvel an 2004, nous avions finalement décidé avec quelques amis de le passer dans ma « cave », Rue Lemercier, dans le XVIIe arrondissement de Paris. En fait, de cave, c'était un rez-de-chaussée, humide mais fait d'un seul tenant, soit environ 60 m2 avec un plafond à 4 mètres. Bref, un beau volume, style loft d'artiste qui se prêtait assez bien à une fête. Nous étions une trentaine, autant de garçon que de filles. Quelques uns se connaissaient, mais plus de la moitié de mes amis étaient arrivés solo et ils ne s'étaient jamais vus auparavant. Il y avait deux ou trois couples guindés, un énarque, un assistant parlementaire, mon ex, un couple d'Argentins d'une cinquantaine d'années, un poète hippy sur le retour, un Libraire, un Avocat, deux artistes, chômeurs et une dizaine d'autres amis... Nous n'avions rien prévu de spécial pour ce jour de l'an. A peine si chacun avait proposé d'amener une spécialité préparée par ses soins. Bien sûr, nous eûmes le droit à l'inévitable tarama et aux toasts au surimi. Je maugréais dans ma barbe en songeant que ça allait être un jour de l'an habituel : convenu et chiant. En prime, j'avais attrapé une bonne vieille crève des familles qui, outre qu'elle m'occasionnait des écoulements pas très seyant m'avait ôté mes dernières nuances d'odorat.

Quelques minutes ont passé. Les guindés, l'énarque, l'avocat, mon ex et l'assistant parlementaire se sont assis ensemble dans la « partie salon » autour de la table basse. Les affinités électives, sans doute. Le reste des convives (bref, les autres) sont restés à papoter autour du bar de la cuisine américaine. Deux clans inconciliables qui ne mêlaient pas leurs voix sauf pour demander des nouvelles de mon boulot et pour s'extasier sur mes mustélidés. Oui, depuis que mon ex m'avait quitté, je m'étais entouré de deux petits compagnons à poil : des furets, un mâle et une femelle. Comme son nom l'indique, le furet furète. Là, c'était plutôt une course-poursuite. La femelle (Louise M) était arrivée chez moi la veille et le mâle (Nestor M) avait illico presto tenté de lui rendre les honneurs. Comme tout mustélidés, le furet est un animal à la frimousse sympathique et au corps allongé mais dont le poil sent un peu fort et qui est du genre myope comme une taupe. C'est-à-dire que tout ce qu'il ne voit pas distinctement, il le mort : un nez, une oreille, voire pire... Après ces explications, les deux clans qui s'étaient jusque-là sommairement dissouts quelques minutes pour écouter ma zoologie du furet avaient définitivement choisit de se reformer en clan et de s'éloigner des bestioles. En prime, j'avais eu la mauvaise idée de dire que le furet était de la famille des putois, c'est-à-dire doté de glandes annales capables de répandre une odeur insupportable.
« Insupportable comment ? » avait demandé une copine inquiète.
Au-delà de tout ce que vous avez déjà senti avais-je répondu. Mais rassurez-vous, ils ont normalement été opérés par le vétérinaire. Là, tout le monde avait été convaincu de mettre le maximum de distance entre eux et les animaux.


Des bouteilles avaient été débouchées. Le champagne et le Haut-Marbuzet coulaient à flot. On dégustait du saumon d'écosse fumé, des huîtres et du foie gras. Pour autant, les deux bandes ne s'étaient pas rapprochées. Sur les coups de 23 H 30, au sein de la bande des autres, le poète hippy avait eu l'idée de faire une surprise à Sweet, une amie absente de la soirée mais que la majorité des présent connaissait et appréciait. Il avait puisé dans mon stock à chapeau (malgache, russe, basque, panaméen, écossais, en paille, en toile, en laine) et avait obligé chacun d'entre nous à revêtir le couvre-chef de son choix. Et puis, ainsi attifé, le poète hippy avait proposé que je fasse une photo de groupe qui serait envoyée ultérieurement à Sweet. Bizarrement, chacun des deux clans avaient accepté. Ils se sont agglutinés les uns à côté des autres, autour de la table basse. Je suis allé chercher mon Canon et le trépied et je me suis placé assez loin à 6 ou sept mètre d'eux, tout près de la cuisine. Quelques longues minutes, j'ai tenté de faire la mise au point pendant que les uns et les autres achevaient de rendre leur chapeau le plus photogénique possible. Et puis les cris ont fusé : « la photo... La photo... »
« Un instant c'est presque bon », répondis-je en me démenant sur la focale... « ça y est. Alors, à trois vous criez, ouistiti sex, compris ? »
Compris fit la clameur en retour. Parfait.
A la une, à la deux, à la troi....
J'ai interrompu mon geste. Le portable de l'énarque s'est mis à sonner et il s'est levé comme un ressort. « Allo, oui ma chérie... Oui tu vas bien, moi aussi tu me manques »... Et comme ça 3 minutes durant.
Et les autre de bailler : « au temps suspend ton envol ».
Et puis l'énarque revient, se remet dans le rang.
C'est bon, je demande, cette fois-ci, tout le monde est prêt ?
Bon à la une, à la deux, à la troi...
- Attend, attend a hurlé mon ex
- Quoi, merde, qu'est-ce qui se passe ?
- Tes furets, ils se battent au dessous du canapé, juste à côté de nous. Il y a le mâle qui essaye de choper la femelle par le cou. Elle n'arrête pas de couiner.
- Et alors, qu'est-ce que tu veux que ça me foutent Marie. Laisse-les tranquille et ils ne vont pas t'emmerder. Bon, cette fois, c'est la bonne... Je veux plus d'interruption, okay ? Et je veux du sexe, du ousititi sex, pour que tout le monde ait l'air d'être jouasse, c'est compris ?

« Compris » a hurlé en retour le tumulte joyeux.

« Alors, très bien... cette fois-ci, c'est la bonne, il faut qu'on se dépêche, il est minuit moins dix ! »
J'ai plaqué mon œil dans le cadre. Les deux clans étaient parfaits avec leur mine réjouit et tous ces chapeaux ridicules sur le sommet du crâne. Pendant, ce temps, Louise M, la furette émettait un couinement plus fort que d'habitude. Sans doute que Nestor M, lui avait fermement planté ses petites quenottes dans le cou.

J'ai mis de la fermeté dans la voix et j'ai énoncé le plus calmement possible : A la une... A la deux... A la trois...
Et ?
Rien.
Pas de ouistiti sex... Au lieu de ça, je vois tous mes potes avec un air embarrassé. L'énarque qui regarde gêné le poète à qui il n'avait jusque-là pas jeté un regard. Les couples guindés plus guindés encore que d'habitude. L'assistant parlementaire qui trépigne sur sa chaise. Mes artistes qui grimacent, mon ex qu'on croirait presque en larme. Bref, quelque chose semble clocher.
Et alors, je dis, c'est simple : vous dites juste ouistiti sex... en face de moi, trente paires de mentons qui dodelinent négativement de droite à gauche. Mais pas un son, pas un mot. Seul Guillermo l'Argentin est parvenu à murmurer avec son accent inimitable : « Céril, Bon dieu, tou lo tire ton poutain dé pourtrait, ça ourge ? »

J'ai haussé les épaules : à la une... à la deux... à la trois.... Clic le flash crépite et ça y est j'immortalise dans la boîte leurs drôles de tronches compassées.

Aussitôt que le flash s'est déclenché... les trente amis se sont tous précipités pour ouvrir la porte d'entrée, la bienséance oubliée... une fois, dans la cour, j'ai entendu la plus incroyable crise de fou rire de toute ma vie. Ils riaient, mais ils riaient, sans distinction de clan, d'âge ou de chapeaux. Ils riaient d'un rire libérateur et dingue. Une crise de fou rire. Je suis allé les rejoindre dans la cour, plus perplexe que jamais. Une fois avec eux, complètement à la ramasse, mes maxillaires ont quand même commencé leur travail de sape et mes zygomatiques se sont mêlées à la fanfare...
- Ah Ah Ah Ah, mais Bon Dieu qu'est-ce qui vous prend tous, là vous êtes dingues ?
- Ah ah ah ah, c'est horrible a gloussé l'Assistant parlementaire.
- Ah ah ah ah, c'est atroce a renchérit un des artistes, partagé entre fou rire et grimaces.
- Hi hi hi hi, jamais rien connu de semblable a hystérisé Maria, la femme de Guillermo.
- Oh oh oh oh... Poutain de sa mère confirmé Guillermo
- Ouh ouh ouh ouh, non mais je pensais qu'à un truc, c'était que Cyrille appuie sur sa saloperie de déclencheur expliquait le poète sans faire de rimes.
- AH AH, qu'il nous tire vite le portrait en vitesse rétorquait l'énarque, vrai spécialiste de la redondance malgré son niveau d'études.

- ah ah ah.... Mais de quoi vous parlez?
- Hu hu hu a commencé une des petites guindées, mais tu n'as rien senti ?
- Non, j'ai le nez bouché. Vraiment bouché. Et quoi alors ?
- Oulalala, ça fait mal de rire... C'est un de tes furets.
- Ah ah ah... Et bien quoi un de mes furets ?
- Et tu disais qu'ils avaient été opérés ? HU HU HU HU.
- Mais... ah ah ah ah... de quoi vous parlez ?
- Il a pété
- Oh Oh oh non... Il a largué un truc, un genre de gaz.
- ...Ô, Ô, Ô... Du genre sarin
- Oû, oû, oû... Un vrai calvaire
- Une odeur indescriptible a expliqué mon ex, le visage encore partiellement écarlate. Elle parvenait difficilement à retrouver son sérieux. "Je crois que c'est ta femelle furet, quand le mâle l'a mordu. Elle a du prendre peur et elle a lâché son arme odorante... Jamais rien sentie de pareil."

Je saisissais désormais la signification de cette étrange crise de fou rire. Pendant quelque instants, ils avaient préservé les apparences. Une odeur telle qu'elle en devenait effectivement douloureuse. Ils n'avaient eu à patentiter que quelques secondes, en attendant que je tire la photo. Mais ces quelques secondes avait été de trop : tellement intolérable, l'odeur si épouvantable qu'une fois dehors, ils en avaient évacué leur stress par un fou rire anthologique.
Cette mésaventure a surtout eu pour effet de détendre totalement l'atmosphère. Finis les clans. Ils avaient tous subis cette odoriférante épreuve ensemble. L'adversité face à la puanteur du putois. La fraternité des gaz. On en avait même oublié de se souhaiter une bonne année. Une fois mes furets enfermés dans les toilettes, on a passé un des plus agréable nouvel an de notre existence. A cinq heures du matin, il arrivait encore, comme dans un incendie mal éteint qu'un départ de fou rire parte sur ma gauche puis poursuive sa contagion jusqu'à l'autre bout de la pièce. Moi, le seul qui rhume aidant, n'avait rien senti de leur martyre, je me suis quand même promis le lendemain d'aller me faire rembourser par le véto. J'avais un peu l'impression d'avoir été couillonné dans cette affaire.


Texte (histoire romancée mais véridique) et photo : Le Coati
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