Il y a des romans sur l'attente : Le désert des Tartares ou Le rivage des Syrthes en sont les exemples les plus aboutis... L'attente poisseuse y devient progressivement une angoisse existencielle qui par un pied-de-nez du destin fait que les choses qu'on redoute le plus ne se passent pas exactement comme prévues. Entre les lignes, on sent que du temps s'est pourtant écoulé. L'attente est difficile à décrire. Attendre un bus même en retard n'a rien à voir avec le fait d'attendre des nouvelles de quelqu'un (parfois des jours et des jours) ou de quelque chose qui nous tient à coeur. Cette seconde forme d'attente génère chez des personnes un syndrome comparable au Bartleby de Melville : parce que je ne veux pas éprouver l'attente, "I'd prefer not to..." Je préfèrerais ne pas dormir, ne pas travailler, ne pas pleurer, ne pas manger, ne pas vivre... Ne pas mourir. Il y a des gens comme ça qui sont comme "frappés d'une faiblesse congénitale". Gilles Deleuze écrivait que le scribe-écrivain de Melville était touché par cette faiblesse mais aussi : " d'une étrange beauté, pétrifiée par nature et qui préfèrent : pas de volonté du tout, un néant de volonté plutôt qu'une volonté de néant..."
Tout cela pourrait apparaître déprimant... mais moi, cela ne me déprime pas, parce que je suis fais de ce bois-là : je préfère le néant de volonté de ces femmes et de ces hommes plutôt que le nihilisme des pompiers pyromanes qui nous gouvernent... Cette absence de volonté est au fond une résistance passive au regard de la désagrégation du monde et des valeurs... Bref, un acte de courage !
Dans cette société qui exacerbe, les actes, le travail, le "faire" comme de sacro-saintes valeurs, il est rassurant d'imaginer que Bartleby a quelques clones pour suivre ses préceptes. Parce que franchement, il y a des moments où l'on rêve de lancer à la face de son boss, de sa famille, de ses amis même : "i would prefer not to..."
Et si le "je" devenait un "nous" et si ce comportement pouvait toucher le Monde nouveau dont Melville était originaire, il est possible au fond que les choses iraient un peu mieux sur terre...
Comme Bartleby, j'écris, j'écris depuis des semaines sans m'arrêter... Un jour, je n'écrirais peut être plus. Pas parce que je l'aurais décidé, non, parce que ce sera ainsi.
Photo : Le Coati
Bartleby d'après H. Melville - Adaptation et mise en scène : D. Géry - avec Yann Collette) au Théâtre de la Commune, 2 Rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Mo Aubervilliers)... 10 à 20 Euros.