C'était mon grand-père maternel. Il est mort il y a plus de dix ans maintenant. Il était militaire... de carrière, on précise dans le jargon. Militaire depuis l'âge de seize ans. Un beau matin, il a fuit une mère tyrannique (à côté la Folcoche de Bazin, c'était de la rigolade) et il s'est engagé comme mousse sur un joli bateau en fer.
Il est devenu Capitaine de Vaisseau. Et puis, la marine ayant été démantelée à la suite du sabordage anglais de Mers-El-Kébir, il a été incorporé dans des corps de commandos. Auparavant, il s'était évadé trois fois de stalag en Allemagne et en Poméranie. La troisième fut la bonne et il parvint alors à rejoindre les Forces Françaises libres en Algérie où ma grand-mère l'attendait déjà.
Il a été un de ces héros anonymes de la seconde guerre mondiale. Un de ces types qui ont redonné un semblant d'honneur à une France engoncée dans l'attentisme ou le pétainisme. Lors de la prise de Bir Hakeim (il y était sous les ordres de Kœnig), ils ont tenu plusieurs jours sous une pluie de bombardements alors même que les trois-quarts de leur camarades trouvaient la mort dans la défense d'un oasis stratégique. En Cyrénaïque, lui et trois de ses hommes ont capturé 58 Bersagliers italien (certes, ceux-là voulaient se rendre). En Italie et même à Aix en Provence lors du débarquement du 15 août 1944, il a tué des hommes, des Italiens. A Frankfurt, il a tué de face un gamin de 15 ans, un Hitlerjungen qui braquait un vilain fusil-mitrailleur sur lui. Il a gardé dans un tiroir sa dague frappée de la croix gammée jusqu'à sa mort comme pour porter jusqu'à la fin de ses jours une croix de culpabilité.
La guerre aussitôt terminée, il a été envoyé sur un autre théâtre d'opération dans la lointaine Cochinchine. A Saigon, il avait une maîtresse vietnamienne (une congaï)qui avec les alcools fort l'a sûrement aidé à tenir le coup, mieux que les longues tirades sur l'honneur, la patrie ou la grandeur de l'Empire colonial, etc. Lors du "coup" d'Haiphong, un bateau de transport de troupes français a sauté et il a sauvé deux légionnaires de la noyade. Il a été fait légionnaire d'honneur. Lors d'une permission en 1947, il est rentré en Algérie. Quelques mois plus tard une petite fille naissait : ma mère. Il est reparti au Vietnam et il n'a pas vu sa fille, sa femme et son fils pendant de longues années.
Au Vietnam aussi, il a tué des hommes, le plus souvent de loin. Une fois au corps à corps. Il a aussi vu un de ses camarades de combat, mourir décapité à côté de lui, à la suite d'un tir de mortier... En Indochine, il avait déjà compris que la colonisation était une entreprise vouée à l'échec. Il a été fait prisonnier sur la route de Cao-Bang puis libéré à la suite des accords d'Evian en mars 1954... Quelques mois plus tard, on le renvoyait en Algérie... Il a décidé là-bas de ne plus recommencer les erreurs passées. Dès 1959, il s'est opposé à des officiers maximalistes et adeptes de la torture. Il a fraternisé en secret avec des types du FLN. Il a préservé autant que faire se peut la vie de ses hommes. Dans sa compagnie basée à Hussein Dey, puis dans les Aurès, seul cinq mecs ont été tués... Pendant l'insurrection de 61, il a été accusé par la majorité des officiers pro-Algérie française de fraternisation avec l'ennemi. Entre temps, une organisation paramilitaire française était née, anti-gaulliste, jusque-boutiste, adepte de la terreur : on l'appelait l'Organisation de l'Armée Secrète (OAS). Des pontes de cette organisation avait placé mon grand-père sur une liste noire. En 61, un jeune sous-off harki sautait dans sa bagnole (en tout point identique à celle de l'aïeul) à sa place. Il a su survivre, en restant fidèle à De Gaulle, plus par pragmatisme que par adhésion à l'homme ou à ses idées. Ensuite, il est rentré en France avec armes et bagages, en 63 et on l'a démissionné ensuite de l'armée pour des raisons qui m'échappent encore...
Il aimait les femmes, les chats, la photographie, la musique classique et la peinture.
Il m'a donné deux trois conseils pour vivre ma vie comme un homme : d'abord l'idée qu'un mec, même militaire avait toujours le droit de refuser des ordres iniques. Ensuite, que ce n'était pas la même chose de tuer un type dans le feu de l'action que quand il était prisonnier. Dans un cas, ça s'appelait un acte de guerre. Dans le second, un assassinat. Un assassinat pour un militaire, c'est un acte qui se déroule en dehors du combat. Tuer un prisonnier ou un civil en dehors des combats, cela porte un nom que la majeure partie de la communauté internationnale reconnait : cela s'appelle un crime de guerre. Que quelques militaires français aient cru bon de s'abstraire du droit international en Côté d'Ivoire montre que ces hommes ne valent pas mieux que les tortionnaires américains d'Abou Graïb.
Dans cette logique, mon grand-père s'est toujours élevé contre la torture. Il a très vite pensé que les peuples colonisés seraient un jour indépendants comme la France avait retrouvé sa souveraineté (aidé par les Russes, les Américains et les Anglais) contre l'Allemagne nazie. Il a toujours jugé qu'on devait respecter son ennemi et ne pas lui donner des surnoms insultants (Fellouze, Raton, Viet, Niakoués, etc). Après ces guerres, il a conservé des amitiés tant en Allemagne qu'en Algérie. Il a finit sa vie en pacifiste convaincu détestant autant ce qui se passait en Israël et en Palestine qu'en Irak ou en Afghanistan.
Je ne sais pas s'il a eu raison ou tort au cours de son existence. Je me doute qu'à côté de ce parcours édifiant, il a dû faire des erreurs dans sa vie d'homme.
Au moins n'a-t-il jamais eu le sentiment d'être un assassin. Et au moins m'a-t-il léguée un immense respect pour la vie humaine, fusse-t-elle celle d'un salaud
Tout le monde ne peut pas en dire autant. Il y a sans doute une part de romance dans ce que je raconte qui se mêle à des souvenirs bien précis. Qu'importe, en son âme, il était bien comme je l'imagine ici.
A propos, il semble que Lucien Romier, un de ses cousins ait été lui un proche du Maréchal Pétain... Il n'y a pas de bonne famille, il n'y a que des choix d'homme.
Tableau de Pablo Picasso : Massacre en Corée